Pour que la charge mentale ne pèse plus sur mes rêves

Hier soir, j’ai terminé le livre Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale de Titiou Lecoq. Un essai stimulant et drôle qui part de la répartition des tâches ménagères au sein des couples modernes hétérosexuels pour arriver à l’idée que l’égalité hommes-femmes dans le monde actuel, c’est pas encore gagné. D’accord, on s’en doutait. Mais l’autrice réussit son coup en partant de la chaussette qui traîne par terre pour élaborer une réflexion à la fois intime et universelle sur les rapports de domination et le sexisme dans notre société, à la maison comme à l’extérieur de la maison. Titiou Lecoq aborde notamment la fameuse notion de « charge mentale », notion si salvatrice pour mes congénères et moi-même lorsqu’elle a été révélée à grande échelle par la dessinatrice Emma tant poser un nom et une explication sur ce qui reste de l’ordre de l’informulé est salutaire.

Quand j’ai commencé la lecture de ce livre, j’étais comme une vieille sorcière se frottant les mains devant un jardin d’enfants non surveillé. Sauf que ce que je regardais, moi, c’était mon petit-ami. « Ah ! 200 pages de démonstrations et d’arguments pour prouver une fois de plus que j’ai raison et lui en mettre plein la gueule, trop cool. » J’étais déjà sur le ring, prête à cogner au moindre faux-pas du mâle, me rendant ainsi digne de l’étiquette « féministe » que je suis fière d’arborer au quotidien.

Et puis, non. Pas de rage, pas de montée d’adrénaline, pas d’envie d’en découdre. Enfin si, mais avec moi-même.

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Épisode 2 : En voiture, Simone ! (« Mémoires d’une jeune fille rangée », Simone de Beauvoir)

J’ai lu le livre avec régularité, un peu chaque jour. Je m’y plongeais avec un certain délice : j’aimais l’écriture de Simone de Beauvoir, j’aimais retrouver ce gros classique dont la couverture et la mise en page étaient d’une sobriété élégante. Je n’ai cependant presque aucun souvenir de cette lecture : je ne me rappelle pas les émotions ou réflexions qu’elle a pu susciter en moi. Pour être tout à fait honnête, je crois avoir lu ce livre de manière mécanique, sans y comprendre grand chose, en appréciant surtout l’acte de lire un livre dont je pressentais la beauté et la profondeur. J’ai tout de même conservé un souvenir tenace de deux moments du livre : celui où la très jeune Simone se regarde dans un miroir et apprécie avec complaisance le reflet de son visage encadré d’anglaises brunes, et celui où la Simone adolescente raconte sa transformation physique en disant qu’elle est devenue sinon laide, du moins ni jolie ni gracieuse.

J’ai refermé le livre quelques semaines après l’avoir commencé, avec un naïf sentiment de devoir accompli, n’ayant pas retiré grand chose de cette lecture, sinon le sentiment d’avoir caressé de manière superficielle un monument de littérature. Les caresses intimes ne devaient avoir lieu que bien après.

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Épisode 1 : Mémoire d’une jeune fille heurtée (“Mémoires d’une jeune fille rangée”, Simone de Beauvoir)

Quand j’étais en première, j’ai passé, comme beaucoup de lycéens, des oraux blancs de français. Pour le tout premier d’entre eux, j’avais bien révisé mes fiches et étais prête à réciter mes plans. Ma professeure de lettres, une femme d’une cinquantaine d’années avec un côté vieille France, dynamique et rigolote, mais malgré tout très académique, nous avait conseillé d’apprendre les plans qu’elle nous donnait et de les “recracher” en essayant de les adapter artificiellement à la question posée sur le texte.
Je m’exécutai donc quand mon examinateur, un autre professeur de lettres du lycée, m’interrogea sur un extrait de Huis clos de Jean-Paul Sartre. Quelle chance, une oeuvre que j’avais adoré étudier ! Après avoir fait le perroquet en essayant d’être élégante et naturelle dans ma manière de réciter par cœur mon cours, j’essayai de répondre aux questions de l’entretien. L’examinateur me questionna sur l’existentialisme et d’autres sujets dont je ne me souviens plus et, face à mon air perplexe et à mon absence de réaction, il me demanda, quelque peu agacé : “Avez-vous lu Simone de Beauvoir ?” Je répondis que non, incrédule et honteuse. “Vous devez vous intéresser aux auteurs que vous étudiez, aller au-delà de ce que vous faites en classe” me recommanda-t-il sur un ton autoritaire. Et neuf sur vingt.

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Le ravissement de Dolly Doll

Penchée sur la cuvette, Dolly réfléchit à la manière dont elle pourrait s’essuyer la bouche. Plus de papier toilette. Il ne reste comme solution que de tacher sa robe, une jolie robe en Vichy jaune. Dolly se dit que ce vêtement ressemble à un torchon. Elle le porte à ses lèvres puis se mouche dedans. Elle tarde à sortir, trop sonnée pour envisager de faire un pas devant l’autre. Elle se relève avec difficulté, ses membres lourds sont trop grossiers pour l’espace confiné dans lequel elle se trouve. Essoufflée, des mèches de cheveux collées au visage, Dolly fixe son reflet dans le miroir. Elle se fait l’effet d’un monstre bouffi. Le néon blanc chauffe sa peau grasse et luisante. Le collier de perles qu’elle porte la gratte et des plaques rouges apparaissent sur son décolleté. Alors qu’elle s’apprête à se laver les mains, Dolly remarque un petit objet à côté de la boîte à savon. Un tube bleu métallisé au bout doré et sculpté. Lire la suite « Le ravissement de Dolly Doll »

De terre et de feu

Aujourd’hui encore, je crois parfois l’apercevoir lorsque je passe devant un atelier de potier. Il y a huit ans que je l’ai rencontrée. Je préparais alors un doctorat en criminologie à la Sorbonne et effectuais ponctuellement quelques missions de police scientifique. Il faisait très chaud en ce printemps 1897 et je passais bien des nuits entières sans sommeil. Couché dans ma chambre de bonne rue Soufflot, la tête dans les toits de Paris, je pensais à tous les cadavres de la ville en m’agitant dans mes draps humides. Lorsque la chaleur devenait trop étouffante, je passais ma tête par la fenêtre et observais la rue déserte.

Au début du mois de mai, je fus contacté en urgence pour assister des dentistes ayant pour mission d’identifier des cadavres par leurs dents. C’était en effet tout ce qu’il restait des corps qui avaient brûlé dans un incendie. Je devais me rendre au commissariat du 8e arrondissement au plus vite pour recevoir davantage d’instructions. Lire la suite « De terre et de feu »

Listes

La main de ma mère me tend le petit papier avec la liste de courses. Trois bananes bien mûres, sucre, farine, œufs, yaourt. Je n’ai pas besoin de regarder pour y voir les fautes d’orthographe, les mots tachetés de honte à l’image des bananes presque pourries qu’elle me demande d’acheter. Je frôle sa main en prenant la liste mais je ne veux pas croiser ses yeux. Je sais que la veille ils se sont posés sur ma liste à moi, dans ma chambre. Lire la suite « Listes »

La tombe de Jim

Certaines nuits, je rêve que je m’allonge sur la tombe de Jim Morrison. Mes oreilles ont découvert sa voix à l’âge de 16 ans et c’est par mon sexe qu’elle a pénétré. J’étais en voiture. L.A. Woman envahissait l’habitacle, et Jim a entamé sa litanie du mister Mojo. « Mister Mojo Risin ». Ces paroles et la voix de Jim ont pris possession de moi. Lire la suite « La tombe de Jim »

Bouffe ta langue

Des fois je me demande vraiment ce qu’elle cherche, la prof, en nous faisant apprendre des mots chelous. Sérieux, elle croit vraiment que je vais dire à Walid : « Wesh mec, t’as l’air chafouin ma parole », ou alors que ma mère va me sortir : « Va me chercher des bananes chez le dépanneur ». Elle s’est craquée avec ses listes de vocabulaire, on dirait presque qu’on tourne un film de science fiction tellement je capte rien. Et quand on lui dit, elle nous sort toujours la même chose : « C’est important pour vous d’enrichir votre vocabulaire, c’est grâce à ça que vous pourrez réfléchir. » Franchement elle est un peu conne, quand je réfléchis c’est dans ma tête, pas besoin de mots, et encore moins de mots chelous qui pourrissent dans des dictionnaires tellement personne les ouvre. Lire la suite « Bouffe ta langue »

Des yeux bordés d’olive

Elle est grosse et s’appelle Olive. Trop bizarre. Est-ce que je m’appelle clafoutis, moi ? Mais bon, elle danse en envoyant son sourire à travers l’écran de la télé. Elle sait pas trop aligner un pied devant l’autre. Mais moi je vois bien qu’elle s’en fout.

C’est vrai que l’Amérique, c’est pas pareil que la France. Là-bas, tout le monde s’en fout et voilà, fin de l’histoire. Alors qu’ici, faut toujours expliquer tout ce que tu fais, même ce que tu fais pas. Tu t’allonges sur un lit et tu vides ton sac, il paraît. Maman dit que c’est une théorie de la Fraude. Je savais pas qu’on pouvait frauder dans un lit.

Moi, le seul sac que j’ai, c’est un cartable trop lourd. Lire la suite « Des yeux bordés d’olive »

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