« Éloge des fins heureuses » de Coline Pierré

C’est avec l’affiche de Little miss sunshine en tête que j’ai commencé Éloge des fins heureuses, le jaune de la couverture du livre me rappelant le jaune de l’affiche du film, un jaune solaire et joyeux, mais un jaune dense également, plein de la complexité tragi-comique de la vie.

Little miss sunshine, un de mes films préférés de tous les temps, un film qui finit bien alors que tous les personnages se trouvent confirmés dans leur rôle de losers de la société : rejetés, ratés, handicapés, largués, morts ou jugés trop gros. Un film où cette bande d’inadaptés ne se transforme pas en clones rentrant dans les normes de leur société au prix d’efforts titanesques et exemplaires, non, mais un film où tous et toutes grandissent ensemble pour affirmer leur singularité et faire un doigt aux définitions qu’on nous impose de la beauté physique, de la réussite sociale, de l’amour de soi et des autres. Ce film, je l’aime d’un amour intense depuis sa sortie, et je me suis souvent demandé pourquoi, sans jamais trop prendre le temps d’analyser mon ressenti. Je crois bien que Coline Pierré a trouvé des mots justes pour parler des fictions de ce type. Lire la suite « « Éloge des fins heureuses » de Coline Pierré »

Nanofiction #3

Quand elle arriva sous la coupole du Bouzloudja, la démesure et le délabrement du bâtiment en ruines la bouleversèrent : son pouls s’accéléra, sa respiration se raccourcit, et un liquide épais coula de sa narine gauche. En y portant les doigts, elle découvrit son sang, d’un rouge intense qui la surprit. Une petite révolution avait sans doute lieu dans son cœur.

Nanofiction #2

Depuis son enfance, elle tentait de cartographier son imaginaire. Elle y consacrait son temps libre et la maison regorgeait de cartes et de plans, d’illustrations et de schémas. Un matin, alors qu’elle traçait le dernier trait de sa carte la plus aboutie, on frappa à la porte. C’était le descendant de Christophe Colomb qui venait lui demander asile : il n’en pouvait plus de la folie du monde.

Nanofiction #1

– Je souhaite consacrer ma vie à chercher les ruines de L’Atlantide, dit-il au jury de sa thèse d’archéologie.

– Et comment comptez-vous vous y prendre pour un jour trouver trace de ce continent légendaire ?

– Je n’ai jamais dit que je projetais de trouver quoi que ce soit.

Pour que la charge mentale ne pèse plus sur mes rêves

Hier soir, j’ai terminé le livre Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale de Titiou Lecoq. Un essai stimulant et drôle qui part de la répartition des tâches ménagères au sein des couples modernes hétérosexuels pour arriver à l’idée que l’égalité hommes-femmes dans le monde actuel, c’est pas encore gagné. D’accord, on s’en doutait. Mais l’autrice réussit son coup en partant de la chaussette qui traîne par terre pour élaborer une réflexion à la fois intime et universelle sur les rapports de domination et le sexisme dans notre société, à la maison comme à l’extérieur de la maison. Titiou Lecoq aborde notamment la fameuse notion de « charge mentale », notion si salvatrice pour mes congénères et moi-même lorsqu’elle a été révélée à grande échelle par la dessinatrice Emma tant poser un nom et une explication sur ce qui reste de l’ordre de l’informulé est salutaire.

Quand j’ai commencé la lecture de ce livre, j’étais comme une vieille sorcière se frottant les mains devant un jardin d’enfants non surveillé. Sauf que ce que je regardais, moi, c’était mon petit-ami. « Ah ! 200 pages de démonstrations et d’arguments pour prouver une fois de plus que j’ai raison et lui en mettre plein la gueule, trop cool. » J’étais déjà sur le ring, prête à cogner au moindre faux-pas du mâle, me rendant ainsi digne de l’étiquette « féministe » que je suis fière d’arborer au quotidien.

Et puis, non. Pas de rage, pas de montée d’adrénaline, pas d’envie d’en découdre. Enfin si, mais avec moi-même.

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Épisode 2 : En voiture, Simone ! (« Mémoires d’une jeune fille rangée », Simone de Beauvoir)

J’ai lu le livre avec régularité, un peu chaque jour. Je m’y plongeais avec un certain délice : j’aimais l’écriture de Simone de Beauvoir, j’aimais retrouver ce gros classique dont la couverture et la mise en page étaient d’une sobriété élégante. Je n’ai cependant presque aucun souvenir de cette lecture : je ne me rappelle pas les émotions ou réflexions qu’elle a pu susciter en moi. Pour être tout à fait honnête, je crois avoir lu ce livre de manière mécanique, sans y comprendre grand chose, en appréciant surtout l’acte de lire un livre dont je pressentais la beauté et la profondeur. J’ai tout de même conservé un souvenir tenace de deux moments du livre : celui où la très jeune Simone se regarde dans un miroir et apprécie avec complaisance le reflet de son visage encadré d’anglaises brunes, et celui où la Simone adolescente raconte sa transformation physique en disant qu’elle est devenue sinon laide, du moins ni jolie ni gracieuse.

J’ai refermé le livre quelques semaines après l’avoir commencé, avec un naïf sentiment de devoir accompli, n’ayant pas retiré grand chose de cette lecture, sinon le sentiment d’avoir caressé de manière superficielle un monument de littérature. Les caresses intimes ne devaient avoir lieu que bien après.

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Épisode 1 : Mémoire d’une jeune fille heurtée (“Mémoires d’une jeune fille rangée”, Simone de Beauvoir)

Quand j’étais en première, j’ai passé, comme beaucoup de lycéens, des oraux blancs de français. Pour le tout premier d’entre eux, j’avais bien révisé mes fiches et étais prête à réciter mes plans. Ma professeure de lettres, une femme d’une cinquantaine d’années avec un côté vieille France, dynamique et rigolote, mais malgré tout très académique, nous avait conseillé d’apprendre les plans qu’elle nous donnait et de les “recracher” en essayant de les adapter artificiellement à la question posée sur le texte.
Je m’exécutai donc quand mon examinateur, un autre professeur de lettres du lycée, m’interrogea sur un extrait de Huis clos de Jean-Paul Sartre. Quelle chance, une oeuvre que j’avais adoré étudier ! Après avoir fait le perroquet en essayant d’être élégante et naturelle dans ma manière de réciter par cœur mon cours, j’essayai de répondre aux questions de l’entretien. L’examinateur me questionna sur l’existentialisme et d’autres sujets dont je ne me souviens plus et, face à mon air perplexe et à mon absence de réaction, il me demanda, quelque peu agacé : “Avez-vous lu Simone de Beauvoir ?” Je répondis que non, incrédule et honteuse. “Vous devez vous intéresser aux auteurs que vous étudiez, aller au-delà de ce que vous faites en classe” me recommanda-t-il sur un ton autoritaire. Et neuf sur vingt.

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Le ravissement de Dolly Doll

Penchée sur la cuvette, Dolly réfléchit à la manière dont elle pourrait s’essuyer la bouche. Plus de papier toilette. Il ne reste comme solution que de tacher sa robe, une jolie robe en Vichy jaune. Dolly se dit que ce vêtement ressemble à un torchon. Elle le porte à ses lèvres puis se mouche dedans. Elle tarde à sortir, trop sonnée pour envisager de faire un pas devant l’autre. Elle se relève avec difficulté, ses membres lourds sont trop grossiers pour l’espace confiné dans lequel elle se trouve. Essoufflée, des mèches de cheveux collées au visage, Dolly fixe son reflet dans le miroir. Elle se fait l’effet d’un monstre bouffi. Le néon blanc chauffe sa peau grasse et luisante. Le collier de perles qu’elle porte la gratte et des plaques rouges apparaissent sur son décolleté. Alors qu’elle s’apprête à se laver les mains, Dolly remarque un petit objet à côté de la boîte à savon. Un tube bleu métallisé au bout doré et sculpté.

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