Des yeux bordés d’olive

Elle est grosse et s’appelle Olive. Trop bizarre. Est-ce que je m’appelle clafoutis, moi ? Mais bon, elle danse en envoyant son sourire à travers l’écran de la télé. Elle sait pas trop aligner un pied devant l’autre. Mais moi je vois bien qu’elle s’en fout.

C’est vrai que l’Amérique, c’est pas pareil que la France. Là-bas, tout le monde s’en fout et voilà, fin de l’histoire. Alors qu’ici, faut toujours expliquer tout ce que tu fais, même ce que tu fais pas. Tu t’allonges sur un lit et tu vides ton sac, il paraît. Maman dit que c’est une théorie de la Fraude. Je savais pas qu’on pouvait frauder dans un lit.

Moi, le seul sac que j’ai, c’est un cartable trop lourd. Des fois, j’aimerais bien le vider un peu pour pas avoir mal au dos mais la maîtresse dit que c’est bien d’avoir de quoi remplir nos têtes le soir après l’école. Je vois pas trop le rapport entre le dos et la tête, mais bon, je dis rien parce que sinon la maîtresse fait les gros yeux et me donne des lignes à copier pour toute la nuit. Alors que moi, ce que je préfère après les devoirs, c’est regarder mon DVD avec Olive dedans.

Little miss sunshine, c’est écrit sur la pochette. C’est tante Charlotte qui m’a appris à bien prononcer. Little miss sunshine. Elle dit que comme ça, je serais « bien langue » avant même d’avoir mis un pied au collège. J’ai carrément rien compris à ce qu’elle disait, mais elle semblait trouver de la logique dans sa phrase alors j’ai dit merci pour pas avoir à l’écouter et j’ai continué à regarder Olive danser, avec toute sa famille à elle qui la regarde aussi. Son papa, sa maman, son grand-père, même son frère bizarre ! Ils sont tous là à la regarder avec des yeux super scotchés.

J’aimerais bien que papa me regarde comme ça. Au moins des fois. Pas toujours, mais juste des fois. Comme il est pas beaucoup là, c’est pas facile. Ce qu’il regarde toujours, c’est son téléphone. Du coup, je me dis qu’il doit avoir une application pour me voir à distance. C’est obligé, avec tous les trucs d’aujourd’hui, doit bien y avoir une solution pour les yeux des papas occupés à regarder leurs téléphones. C’est de la logique.

Maman, c’est pas vraiment pareil. Elle me regarde mais avec des yeux bizarres. C’est comme si ses yeux étaient un écran de télé, mais toujours éteint. D’ailleurs, c’est ce que dit papa quand je l’entends crier sur maman. Il dit toujours « éteinte » à un moment ou un autre. Du coup, ça doit forcément être comme pour le téléphone, doit bien y avoir une solution pour rallumer la télé dans les yeux de maman.

Y a le chat aussi. Des fois il me regarde pendant longtemps. Des fois même il me parle un peu. Mais j’ai l’impression qu’il miaule beaucoup pour rien dire. Alors au lieu de discuter avec le chat, je préfère regarder Olive danser tous les soirs. Et tous les soirs j’ai envie d’être comme elle. Je savais pas trop quoi faire de moi jusqu’à ce que je voie qu’une petite fille dans une télé ça peut devenir une reine de beauté.

Hier, j’ai demandé à maman si elle voulait regarder avec moi. Je lui ai dit que l’écran de la télé, ça pouvait faire du bien à ses yeux, surtout avec Olive dedans. Elle a froncé les sourcils et c’est comme si ça avait d’un coup remis du courant dans ses yeux.

« Mais qu’est-ce qui te plaît tant dans ce film pour que tu le regardes en boucle comme ça ? » elle m’a demandé.

Je lui ai dit que j’aimais regarder Olive danser. Elle a rien dit et a continué à mettre du courant dans ses yeux avec ses sourcils froncés. Alors moi j’ai continué, pour que le courant continue à allumer ses yeux ! Je lui ai dit que je voulais faire comme Olive, que je voulais qu’on achète un vieux camion et qu’on parte en Amérique pour que je fasse des concours de beauté et que je puisse danser tout le temps ! Et qu’on ferait mes chorégraphies ensemble et que même papa pourrait me filmer avec son téléphone !

Mais les yeux de maman sont redevenus éteints. Je sais pas pourquoi, elle a pris mes épaules et a parlé tout près de ma tête.

« Tu sais, Arthur, si tu es gay, ça ne changera rien à mes yeux. »

Elle m’a regardé encore un peu mais c’était comme si elle me voyait plus. Et puis elle est partie parler au chat. Je suis resté tout seul devant la télé avec Olive qui avait fini de danser. Personne m’avait jamais dit qu’il fallait que je sois triste pour exister dans les yeux de ma maman.

 

Vanessa Gustaw

 

 

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