De terre et de feu

Aujourd’hui encore, je crois parfois l’apercevoir lorsque je passe devant un atelier de potier. Il y a huit ans que je l’ai rencontrée. Je préparais alors un doctorat en criminologie à la Sorbonne et effectuais ponctuellement quelques missions de police scientifique. Il faisait très chaud en ce printemps 1897 et je passais bien des nuits entières sans sommeil. Couché dans ma chambre de bonne rue Soufflot, la tête dans les toits de Paris, je pensais à tous les cadavres de la ville en m’agitant dans mes draps humides. Lorsque la chaleur devenait trop étouffante, je passais ma tête par la fenêtre et observais la rue déserte.

Au début du mois de mai, je fus contacté en urgence pour assister des dentistes ayant pour mission d’identifier des cadavres par leurs dents. C’était en effet tout ce qu’il restait des corps qui avaient brûlé dans un incendie. Je devais me rendre au commissariat du 8e arrondissement au plus vite pour recevoir davantage d’instructions.

Il faisait brumeux ce jour-là, mais la lumière du soleil était aveuglante à travers les nuages et je clignai des yeux lorsque je passai la porte de mon immeuble. J’allumai une cigarette. Je n’étais alors guère un gros fumeur mais le réflexe me prenait dès que quelque chose me tracassait. Toute la nuit, j’avais pensé à ma sortie de l’après‑midi. C’était alors mon jour de congé et, comme à chaque fois, je me sentais désœuvré. J’avais donc décidé de flâner dans Paris, espérant ainsi diluer mon vague-à-l’âme dans la foule anonyme de la capitale. Au bout de quelques heures de déambulation, au hasard de mes tours et détours dans la ville, j’avais atterri devant la porte à double battant d’une sorte de hangar, ouvrant sur une vaste allée bordée de comptoirs en bois.

« Bienvenue au Bazar de la Charité ! » m’annonça une voix féminine enjouée en réponse à mon air interrogatif. C’était une femme entre deux âges qui me souriait de toutes ses dents. Elle m’expliqua qu’il s’agissait d’une vente de bienfaisance. « Nous vendons des objets au profit des plus démunis, n’est-ce pas merveilleux ? Et en prime, cette année, nous proposons un spectacle de cinématographe où vous pouvez, pour cinquante centimes, voir les images animées des Frères Lumières ! Pro-fi-tez : aujourd’hui, votre plaisir est un acte altruiste ! »

Intrigué, je laissai alors à son enthousiasme la bourgeoise qui m’avait renseigné et m’engouffrai dans le bâtiment. Je fus surpris du réalisme avec lequel le décor avait été conçu. On se serait cru dans une rue moyen-âgeuse, avec ses échoppes aux enseignes pittoresques et ses murs tapissés de lierre et de feuillage. Les comptoirs portaient des noms évocateurs : « À la tour de Nesle », « À la truie qui file », « Au lion d’or », « Au chat botté ». Comme me l’avait appris la femme enjouée à l’entrée du Bazar, il y avait bien un cinématographe dans un local à l’arrière du hangar.

Alors que je m’apprêtais à ressortir, fatigué par la foule aristocrate et le bruit qui va avec, je l’aperçus. Elle était derrière un comptoir, assise pas comme il faut, le dos courbé, la tête penchée. Parmi toutes les femmes présentes, elle seule ne portait pas de robe. Au milieu de la cacophonie des éventails de la haute-société qui donne dans les bonnes-œuvres du bout des doigts, elle était attablée à son œuvre. Elle travaillait la glaise à pleines mains et à pleins poumons, la bouche entrouverte pour ne rien dire. Des mèches de ses cheveux bruns, négligemment attachés, tombaient parfois sur le tas de terre humide. Dès que cela se produisait, elle les repoussait avec une main d’un geste ferme, sans détourner les yeux de son ouvrage. Ses doigts pleins d’argile glissaient sur le côté de son crâne et collaient la mèche rebelle au reste des cheveux, puis retombaient aussitôt caresser et malaxer la poterie moite sur le plan de travail. Que faisait donc cette femme à cet événement ? À ce moment-là, alors que mes yeux étaient rivés sur elle, je vis au même instant la rue déserte de mes nuits d’insomnies. Et je l’y aperçus, marchant seule, s’arrêtant devant la porte de mon immeuble et pénétrant dans ma vie.

« Rue Jean-Goujon », dit le préfet de police lorsque j’arrivai au commissariat. Il nous indiquait le lieu du drame. « Incendie du Bazar de la Charité. », ajouta-t-il dans un soupir. « Tout Paris ne parle que de ça. L’éther utilisé pour alimenter la lampe du projecteur du cinématographe s’est enflammé. Il n’a pas fallu longtemps pour que toutes les dentelles des robes de ces dames prennent feu. De belles torches aristocratiques. Même la duchesse d’Alençon y est passée… »

Après des heures pénibles à ratisser les décombres pour ramasser les dents de la haute-société, je trouvai, intact, sous une lourde planche de bois, un magnifique vase en terre cuite avec des empreintes de mains nues et vigoureuses encore chaudes.

 

Vanessa Gustaw

 

 

Pour écrire ce texte, je me suis inspirée, pour l’écriture, du début du roman Les Yeux bandés de Siri Hustvedt, et, pour le contenu, du fait-divers « L’incendie du Bazar de la Charité ».

2 commentaires sur “De terre et de feu

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