Le ravissement de Dolly Doll

Penchée sur la cuvette, Dolly réfléchit à la manière dont elle pourrait s’essuyer la bouche. Plus de papier toilette. Il ne reste comme solution que de tacher sa robe, une jolie robe en Vichy jaune. Dolly se dit que ce vêtement ressemble à un torchon. Elle le porte à ses lèvres puis se mouche dedans. Elle tarde à sortir, trop sonnée pour envisager de faire un pas devant l’autre. Elle se relève avec difficulté, ses membres lourds sont trop grossiers pour l’espace confiné dans lequel elle se trouve. Essoufflée, des mèches de cheveux collées au visage, Dolly fixe son reflet dans le miroir. Elle se fait l’effet d’un monstre bouffi. Le néon blanc chauffe sa peau grasse et luisante. Le collier de perles qu’elle porte la gratte et des plaques rouges apparaissent sur son décolleté. Alors qu’elle s’apprête à se laver les mains, Dolly remarque un petit objet à côté de la boîte à savon. Un tube bleu métallisé au bout doré et sculpté.

Dolly commence par l’observer, comme pour l’amadouer, puis avance ses doigts potelés dans sa direction. Contact froid du métal. Elle le fait rouler entre ses mains, puis sur ses bras, ses seins, son visage. D’abord timide puis de plus en plus vigoureuse. Elle a oublié la lumière du néon. Elle approche son visage du miroir, se regarde dans les yeux. Son haleine à la grenadine produit de la buée. Elle enlace le tube dans sa main, l’ouvre avec délicatesse, aperçoit un bout écarlate dans le tube métallisé. Elle le renifle, le touche avec prudence. Doucement, elle palpe le tube et trouve enfin comment faire sortir la chose écarlate et odoriférante. Elle la porte à sa bouche, la main tremblante, et s’enduit les lèvres de son sirop pourpre. D’abord la lèvre du bas, puis celle du haut. Les frotter délicatement l’une contre l’autre. Essuyer ce qui a débordé avec un mouchoir. Dolly utilise sa robe qu’elle tache grassement.

Lorsque le haut parleur annonce l’arrivée et l’ouverture des portes, Dolly sort des toilettes. Elle voit au loin le visage inquiet de Richard, ses yeux de cocker affolés. Ça fait deux heures qu’il l’attend. Il la cherche partout, soulève les coussins des sièges comme si elle pouvait se cacher dessous. Dolly sent à nouveau un flot de bile remonter dans son œsophage. Elle s’avance vers lui, les lèvres arrogantes, la langue acide. Elle pose sa main sur son épaule. Richard sursaute. Oh ma Dolly doll. Il la serre trop fort, comme un enfant malaxerait une poupée de chiffon. Il encadre son visage de ses mains et colle ses lèvres sur les siennes. Dolly ouvre grand la bouche et l’embrasse goulument pour l’empêcher de parler. Lorsque Dolly s’écarte, la bouche de Richard est couverte de rouge et de longues traînées débordent de ses lèvres.

En tournant la tête, elle voit la porte de l’avion ouverte et les passagers encore ensommeillés sortir, les bras chargés de sacs et de paquets. Dolly se détache de Richard et se précipite vers la sortie. Une pluie torrentielle s’abat sur l’aéroport et tous les voyageurs se mettent à courir une fois dehors, la tête protégée sous un manteau ou un foulard. Il vous faut prendre la navette sur la droite en sortant, mademoiselle, l’informe une hôtesse souriante et cernée. Dolly ne comprend pas le sens de la phrase. Elle regarde devant elle et aperçoit une femme brune aux lèvres très rouges qui descend les escaliers avec grâce. L’eau de pluie détrempe ses cheveux. Dolly lui emboîte le pas. La pluie est froide. Elle a oublié son parapluie dans l’avion.

Vanessa Gustaw

 

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