Épisode 1 : Mémoire d’une jeune fille heurtée (“Mémoires d’une jeune fille rangée”, Simone de Beauvoir)

Quand j’étais en première, j’ai passé, comme beaucoup de lycéens, des oraux blancs de français. Pour le tout premier d’entre eux, j’avais bien révisé mes fiches et étais prête à réciter mes plans. Ma professeure de lettres, une femme d’une cinquantaine d’années avec un côté vieille France, dynamique et rigolote, mais malgré tout très académique, nous avait conseillé d’apprendre les plans qu’elle nous donnait et de les “recracher” en essayant de les adapter artificiellement à la question posée sur le texte.
Je m’exécutai donc quand mon examinateur, un autre professeur de lettres du lycée, m’interrogea sur un extrait de Huis clos de Jean-Paul Sartre. Quelle chance, une oeuvre que j’avais adoré étudier ! Après avoir fait le perroquet en essayant d’être élégante et naturelle dans ma manière de réciter par cœur mon cours, j’essayai de répondre aux questions de l’entretien. L’examinateur me questionna sur l’existentialisme et d’autres sujets dont je ne me souviens plus et, face à mon air perplexe et à mon absence de réaction, il me demanda, quelque peu agacé : “Avez-vous lu Simone de Beauvoir ?” Je répondis que non, incrédule et honteuse. “Vous devez vous intéresser aux auteurs que vous étudiez, aller au-delà de ce que vous faites en classe” me recommanda-t-il sur un ton autoritaire. Et neuf sur vingt.


Jamais je n’avais vécu une telle humiliation dans ma scolarité. Je connaissais pourtant les œuvres et les textes étudiés. Je comprenais vaguement qu’il ne suffisait pas de réciter un cours pour être excellent, mais je trouvais injuste une telle note alors que j’avais fourni les efforts demandés pour cet examen : je méritai la moyenne. Je pressentis alors sans pouvoir la nommer l’injustice liée à la distinction dont parle Bourdieu, cette grâce que l’on demande aux élèves et étudiants de posséder, qui semble être un don personnel alors qu’elle n’est que le reflet d’une condition sociale favorisée. J’avais agi comme une banale travailleuse, une roturière scolaire, alors que ce professeur attendait une élégante jeune fille de salon capable d’allier subtilement culture savante et connivence intellectuelle. Une jeune fille rangée.
J’exagère peut-être un peu. Il n’empêche qu’aussitôt sortie de cet oral, je me souviens très bien m’être engouffrée au CDI et avoir foncé sur le rayon des “B”. “B” comme Beauvoir. J’avais déjà entendu parler d’elle, mais jamais rien lu parmi ses œuvres. J’empruntai au hasard Mémoires d’une jeune fille rangée et me jetai dans sa lecture comme on se jette aux pieds de quelqu’un qu’on a trompé : sans réfléchir, poussée par un instinct de survie, en imaginant que cela pourrait résoudre ou réparer quoi que ce soit.

À suivre…

Pour lire l’épisode 2,c’est par ici.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :