Épisode 2 : En voiture, Simone ! (« Mémoires d’une jeune fille rangée », Simone de Beauvoir)

J’ai lu le livre avec régularité, un peu chaque jour. Je m’y plongeais avec un certain délice : j’aimais l’écriture de Simone de Beauvoir, j’aimais retrouver ce gros classique dont la couverture et la mise en page étaient d’une sobriété élégante. Je n’ai cependant presque aucun souvenir de cette lecture : je ne me rappelle pas les émotions ou réflexions qu’elle a pu susciter en moi. Pour être tout à fait honnête, je crois avoir lu ce livre de manière mécanique, sans y comprendre grand chose, en appréciant surtout l’acte de lire un livre dont je pressentais la beauté et la profondeur. J’ai tout de même conservé un souvenir tenace de deux moments du livre : celui où la très jeune Simone se regarde dans un miroir et apprécie avec complaisance le reflet de son visage encadré d’anglaises brunes, et celui où la Simone adolescente raconte sa transformation physique en disant qu’elle est devenue sinon laide, du moins ni jolie ni gracieuse.

J’ai refermé le livre quelques semaines après l’avoir commencé, avec un naïf sentiment de devoir accompli, n’ayant pas retiré grand chose de cette lecture, sinon le sentiment d’avoir caressé de manière superficielle un monument de littérature. Les caresses intimes ne devaient avoir lieu que bien après.

Près de quinze ans plus tard, il y a donc de cela quelques semaines, j’ai eu envie de relire ces mémoires. C’était alors le printemps, l’année scolaire touchait à sa fin, je venais d’achever la lecture des Héritiers de Bourdieu et de Villa triste de Modiano dans la fraîcheur tiède des nuits de mai, et j’avais envie d’une lecture nourrissante, de celles qui éclairent à chaque phrase un peu plus le monde et soi-même. J’ai pensé au Deuxième sexe que je n’ai jamais réussi à lire en entier, mais l’ampleur de la tâche n’allait pas avec cette envie de lecture-refuge nocturne. Les mémoires d’une jeune fille rangée sont alors revenues vers moi, avec naturel, pleines de promesses.

Dès les premières pages, j’ai retrouvé l’épisode de la jeune Simone et de son reflet aux boucles brunes. En revanche, je n’ai pas retrouvé mes glissades superficielles sur les pages. Cette fois-là, j’ai bel et bien plongé dans le texte. Et quel texte…

« J’ai envie d’écrire ; j’ai envie de phrases sur le papier, de choses de ma vie mises en phrases » écrit la Simone de 20 ans dans ses carnets de jeunesse. Si elle avait su alors quel chef-d’oeuvre elle allait écrire des années plus tard en racontant sa jeunesse… Lors de cette deuxième lecture des Mémoires, j’ai plongé dans les rouleaux de phrases de l’écrivaine et m’y suis laissé prendre comme une surfeuse qui doit se laisser happer par une vague plus grande et plus puissante qu’elle. J’ai tout lu d’une traite. Mais pas en apnée, et sans boire la tasse. Je me sentais plutôt comme portée vers le ciel, le visage face à l’azur éclatant, le souffle libre, portée par un océan bouillonnant de confessions, de réflexions, d’introspection, d’envolées lyriques et de distance ironique. Le récit d’une vocation d’écrivain.

Simone de Beauvoir, jeune femme de tête et de coeur, cérébrale et sensible. Simone de Beauvoir, femme de cinquante ans, intellectuelle et artiste, qui écrit l’aube de sa vie avec une intelligence et une sincérité rares. Dans le prologue au deuxième tome de ses mémoires, La Force de l’âge, elle nous explique sa démarche : « Samuel Pepys ou Jean-Jacques Rousseau, médiocre ou exceptionnel, si un individu s’expose avec sincérité, tout le monde, plus ou moins, se trouve mis en jeu. Impossible de faire la lumière sur sa vie sans éclairer, ici ou là, celle des autres. » Une intention qui m’a immédiatement fait penser à la beauté de celle d’Annie Ernaux. Et alors, une envie soudaine de me plonger dans un de ses livres, un que je n’aurais pas lu. Une femme ? La honte ? Je vais peut-être aller faire un tour à la bibliothèque cet après-midi, emprunter un livre d’Annie Ernaux, m’allonger dans l’herbe du petit parc, poser le livre sur ma poitrine et tourner les promesses de cette nouvelle lecture vers le ciel bleu de ce début d’été.

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